Giulia

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Ce matin

Ce matin, la nuit est repartie sur la pointe des pieds et je lui ai dit à demain.

Ce matin, j’ai pensé que je n’aurai pas dû penser à toi en m’endormant. Que tu prenais trop de place sous mes draps, que je devrai recoudre les chairs béantes où tu t’es incrusté.

Ce matin, j’ai cru un instant que j’étais plus forte qu’hier

Ce matin, j’ai fermé les paupières pour regarder dedans et j’y ai vu un champ de bataille sans guerriers

Ce matin, quand le jour s’est levé, je lui ai dit qu’il était en retard. Que toute la nuit je l’avais attendu, espéré et que maintenant il était l’heure pour moi de fermer les volets.

Ce matin le jardin, les mains dans la terre et l’eau sur les pieds

Ce matin je n’ai envie de penser à rien … Prendre ce qui vient

Ce matin j’ai pensé à hier comme-ci c’était demain. Je me suis revue affichée sur les murs de la ville alors qu’aujourd’hui  personne ne me connaît.

Ce matin, j’ai pris un bain en pensant au désert et aux peaux craquelées. J’ai regardé mes hanches et pensé au bébé. J’ai passé sur mon corps les crèmes et les parfums que j’ai aussitôt enfouis sous des couches superposées.

Ce matin j’ai eu envi d’être amoureuse … de vous … de toi … et de le chanter.

Parfaite et froide …

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Sa paupière droite tressautait d’un agacement incontrôlable Il avait choisi cette salle de restaurant au design sobre et élégant sans âge ni caractère. La femme assise en face de lui était impeccable, comme toujours. On leur servait à peine la fine chair de crabe sur un lit de salade enrobée d’un parfum de vinaigre à la framboise, que déjà, il regrettait d’être là.

Le nez dans son assiette, il se disait qu’il l’avait pourtant connue, le corps généreux et souple, rieuse et douce …

Ils comblaient le vide en passant en revue le bulletin de santé de tous leurs amis, ils s’attardaient sur les moindres détails, faisaient des commentaires reculant le moment où le sujet serait épuisé.

La verdure, comme herbes sauvages, était fraîche et croquante, d’une amertume légèrement poivrée qui contrastait avec le crustacé aux saveurs subtiles.

Ils s’étaient mariés très jeunes, le bébé s’annonçait déjà. Il y pensait tout en l’écoutant parler de la dernière maladie de Françoise.

Il se rappel encore le soir de la naissance de Mélodie et la première fois qu’il l’a prise dans ses bras… Mélodie … Son ange, sa toute petite, son amour.

Les cailles farcies aux épinards et au foi gras étaient succulentes, mais il n’avait déjà plus faim. Il mangeait d’un air gourmand pour se donner une contenance.

Mélodie était devenue le centre de leur vie. Ils la regardaient grandir comme étonnés de sa beauté, de sa finesse et de son intelligence.

La farce avait refroidie et le vin s’était tempéré. Ce repas n’en finissait pas, il lui tardait de rejoindre leur appartement, de reprendre son journal en silence pendant qu’elle irait se coucher.

C’est peut-être bien quand Mélodie est née que tout c’est détraqué. C’est peut-être bien à cette époque qu’elle déploya toute sa rigueur et sa froideur … Cette froideur que tous prenaient pour de la vertu. 30 ans après, il ne savait toujours pas démêler cet enchevêtrement qui l’avait piégé. Parfaite … Elle était parfaite … froide et parfaite …

Les fromages arrivaient à point, il recommanda une bouteille de bordeaux. Depuis longtemps déjà, il avait pris l’habitude de manger sans faim. Sans fin. Depuis longtemps déjà, le plaisir du corps ne passait plus que par là. Il avait commencé par devenir fort, puis lourd et enfin gros. Son corps disait toute l’abstinence et la privation des mal-aimés, des pas aimés.

Très vite, elle avait pris l’habitude de le laisser faire, comme indifférente, toute occupée d’elle, convaincue d’être la victime incomprise d’un homme avide de conquêtes féminines. C’est vrai qu’elle était irréprochable. Elle menait sa vie, en ligne droite, d’une main ferme qui avait oublié les caresses.

Les îles flottantes étaient juste douces et tendres, il en prit 3 fois. Le sucre lui faisait du bien. La conversation avait pris un tour plus ennuyeux encore. Elle parlait de ses collègues et de leurs enfants. Il s’attarda un instant sur son allure de femme sans âge. Le chemisier sage, les cheveux courts et soignés, coiffés depuis des années de la même façon.

Toujours, elle lui avait tendu un miroir compatissant de supériorité. Il y voyait cet homme faible qu’il n’aimait pas. Cet homme qui avait honte de ses envies. Envies de la douceur chaude des cuisses d’une femme, de hanches pleines, de ventre tendu. Envies de bouches gourmandes, de mains curieuses. Envies de sexe et de tendresse, de peau à peau et du parfum des nuits d’amour.

Le silence avait repris sa place, lourd et inconfortable. Il ne se demandait même pas à quoi elle pouvait bien penser, il avait envie de rentrer chez eux, retrouver son fauteuil et son journal écran total.

L’addition arrivait. Quelques pas encore jusqu’au parking. Machinalement il dit « on devrait faire ça plus souvent », pour dire encore quelque chose. Elle répondit « Oui, c’était bien, n’est-ce pas »

3 ans ? 4 peut-être …

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Le garçon n’arrêtait pas de tourner autour de leur table. Elle détestait cette présence obséquieuse derrière son dos. Ils en étaient maintenant aux traditionnelles cailles farcies aux épinards et au foi gras… Elle ne pu s’empêcher de repenser aux petits bistrots qu’ils fréquentaient avant. Avant … ça remontait à l’époque où ils avaient moins de fric, plus de copains … Ils allaient souvent « Chez Georges ». Ils y connaissaient presque tous les habitués avec qui ils partageaient une table et refaisaient inlassablement le monde. Alain prenait place sur la petite scène et grattait sa guitare … la nuit passait au chaud des rires et du vin … Elle regarda son crâne chauve et se rappela encore de la coupe « au bol » qu’elle lui faisait, assise sur le bord de la baignoire, lui sur une chaise devant …

Et voilà le fromage maintenant … La totale.

En fait, tout avait changé avec la naissance de Mélodie. Mélodie … la tendre et merveilleuse Mélodie … Mélodie et ses problèmes de santé. La physio 3x par semaine, les 20mn de manipulation après chaque biberon, les nuits blanches, la fatigue … C’est à ce moment là que la fatigue est venue, en même temps qu’il grimpait les échelons et se prenait de passion pour le vélo… Et puis, les hôpitaux, les cours de poterie, les bébés nageurs … Les week-ends à le suivre avec les sandwichs préparés la veille, les boissons énergétiques pour l’un, les couches culottes pour l’autre …

Les îles flottantes flottaient …

Elles étaient toutes belles et drôles, pendant qu’elle devenait moche et sinistre …

Depuis quand n’avaient-ils plus fait l’amour ? 3 ans ? 4 peut-être …  Alors qu’il s’installait dans sa débandade,  elle se surprenait a rêver de formes oblongues, comme dans la chanson de Bashung …

L’addition arrivait. Quelques pas encore jusqu’au parking. Machinalement il dit « on devrait faire ça plus souvent », pour dire encore quelque chose. Elle répondit « Oui, c’était bien, n’est-ce pas »

LA VIE

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J’erre de ci de là … J’erre au fil de ma souris sur une virtuelle sensation de vide attisée de silence et de souvenirs lointains … Ici un homme heureux, là une femme rebelle … mon quotidien se ramasse à la pelle sur l’écran noir de mes yeux.

7 vies ?

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A 0h00, je naissais dans la chambre de jeune fille de ma mère à Hussein Dey, dans la banlieue d’Alger.  A 8 ans c’était la guerre, à 13 ans je quittais l’école pour toujours.  A 16 je m’accrochais au bastingage du bateau qui m’emportait.  A 17 ans j’étais ouvrière dans un labo photo à Nice. A 18 j’habitais Villeneuve sur Lot et je pointais.  A 19 j’arrivais à Paris.  A 21 je me mariais.  A 24 je repartais pour Alger.  A 25 j’arrivai en Suisse.  A 28 je me( re) mariais.  A  30  j’avais un bébé.  A  35  j’écrivais pour des journaux.  A  36  j’étais animatrice radio.  A  38  je « rentrais » en politique.  A  40  j’étais juge.  A  45  j’étais municipale et à  50  députée et aujourd’hui … Je suis fatiguée.

A 0h00, je pleurais.  A 8 et 13  aussi et à 16  je n’avais pas encore arrêté.  A 17  je bossais.  A  18  je me perdais.  A  19  je découvrais et à  21  je rêvais.  A  24  je sombrais à 25 j’espérais.  A 28 je revivais et à 30 je renaissais.  A 35 je souriais et à 36 je riais.  A 38 j’y croyais à 40 je comprenais.  A  45  je faisais et à  50  je me battais.  Et aujourd’hui … Je suis fatiguée.

A0h00 j’ai reçu.  A 0h01 j’ai donné.  A 8  je me cachais.  A 13  je désespérais.  A 16  je suis morte.  A 17  je me relevais.  A  30  je revivais.  A  38  j’étais debout et j’avançais.

Et tout ce temps là …  J’aimais.

J’ai aimé follement, tendrement, désespérément, heureusement, tristement, joyeusement, jalousement, généreusement, absolument, égoïstement, passionnément … Et maintenant, je suis fatiguée.

Aujourd’hui …

Aujourd’hui, comme tous les jours, quand le jour s’est levé, j’ai pensé à toi …

Aujourd’hui, comme tous les jours, j’ai pris 2 pilules blanches, 2 pilules bleues, 2 pilules blanches et bleues, 2 pilules roses….. Et je me suis dis que ma vie ne tenait peut-être qu’à ça …

Aujourd’hui, j’ai vu un ange danser sur le dos d’un cheval

Aujourd’hui, j’ai pensé que la vie était moche puis qu’elle était belle …

Aujourd’hui, j’ai cru un instant que c’était le printemps

Aujourd’hui, j’ai lu que demain il ferait beau

Aujourd’hui, j’ai pensé que je voulais mourir avant que ceux que j’aime ne meurent

Aujourd’hui, j’ai regardé le ciel et j’ai pensé qu’il avait la couleur de tes yeux …

Aujourd’hui, j’ai fait l’inventaire de toutes les choses qu’il est urgent d’oublier

Aujourd’hui, j’ai marché sur les traces du chien qui courait devant

Aujourd’hui, je me suis dis que l’amour est une belle saloperie et que j’en reprendrai bien encore un peu

Aujourd’hui, comme tous les jours, je me suis dis : pose les pieds, debout, tiens toi droite, avance … Et je suis allée me recoucher.

Bofff …

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Et toi, comment ça va ?

Ben, je fais encore deux ou trois livraisons et ensuite je prends ma retraite

T’as l’air en forme pourtant, t’en a marre de voyager ?

Ben, tu sais, le métier … c’est plus comme avant. Tien, hier je devais livrer un colis à Qingdao et quand ils ont appris que c’était une fille ils ont annulé la commande. Et puis, t’as remarqué ? Avec tous ces traitements, il y a de plus en plus de jumeaux, de triplets, c’est de plus en plus lourd à porter. J’ai les jambes qui enflent, je sens venir la ménopause.

Et alors, tu vas faire quoi ?

J’sais pas trop, j’vais peut-être ouvrir un blog …

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C’est étroit ici. Tout petit. Depuis qu’ils m’ont posé là, je manque d’air, d’espace. Et puis, je suis seul. Tout seul, tellement seul. Au travers de mon bocal, je les vois passer. Je vois tout, j’entends tout, mais eux ne me voie pas. Pas un regard, pas un mot. La bonne le matin me donne à manger, elle a pris l’habitude de dire « ça va toi ? ». Elle attend peut-être que je lui réponde cette bécasse ? Enfin, elle est bien gentille quand même, elle pense à moi. Une fois par semaine, le lundi, elle change mon eau. Alors elle me saisit dans ses grosses mains et me met dans un bol pour laver mes vitres. La dernière fois, le bol était si petit que d’un soubresaut je me suis retrouvé sur le carrelage. J’ai bien cru que ma dernière heure était venue. Depuis, j’ai mal à une nageoire, mais personne ne le sait. Tout le monde s’en fout.

Et puis l’autre là ? Maintenant il passe devant moi comme s’il ne me connaissait pas. Pourtant, au début, c’était le grand amour. Il me trouvait beau, « que tu es beau » qu’il disait. Moi, j’ai cru que c’était sincère, j’ai cru qu’il m’aimait, qu’il serait toujours là pour s’occuper de moi. Aujourd’hui, c’est comme si je n’existais pas. Quand il arrive, il pose son journal sur mon bocal, sans se demander si ça me plait d’avoir tout le poids du monde sur la tête. Je manque d’air là dedans. C’est étroit ici. Tout petit. Je vais passer ma vie là, entre ces quatre murs, dans ce bocal. J’ai envie de mourir. J’ai mal à ma nageoire. Tout le monde s’en fou. Quelques fois, je prends mon élan et bing, je me tape la tête contre la paroi. Je n’arrive qu’à m’étourdir, rien de plus. D’autres fois, quand le chat fait mine de m’attraper, je reste là, sans bouger, mais il est tellement maladroit ce chat.

Quand ils sont partis en vacances, ils m’ont oublié. J’ai bien cru que c’était fini tout ça, cette comédie. Je sentais déjà mes forces m’abandonner, je me suis mis sur le côté avant de me mettre tout à fait le ventre en l’air. Je me disais « enfin, c’est la fin ». Et puis, la voisine qui venait arroser les plantes est arrivée, elle a dis je sais plus quoi, elle a trouvé mes granulés et hop, c’est reparti, j’ai bien essayé de ne pas manger mais j’ai pas pu.

Alors voilà, je suis encore là, dans mon bocal, j’attends …

La vie …

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Dire la tristesse et le chagrin … Pourquoi encore ? Pourquoi la vie ne passe-t-elle pas tout simplement … Pourquoi au milieu des rires le cœur ne s’emballe plus ? Comme avant …  Et pourquoi ce matin la peine contenue déborde à me noyer … Pourquoi ce matin plus que jamais ? La fatigue sans doute … Oui, ça doit être ça, la fatigue qui pèse son poids a me mettre les genoux à terre … J’appelle à moi les souvenirs heureux, quand j’étais encore belle et active … Parce que je pouvais encore donner et donner encore …  Je suis le reste de ce qui reste d’une femme … a dire des mots qui ne disent plus rien … Tendre les bras et dire encore … Viens !